Visite du musée Guimet - 3 avril 2010

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Conférence sur le manga - musée Guimet

Conférence donnée par Charlène Veillon, docteur en histoire de l’art et auteure d’un essai sur l’art contemporain japonais.

Compte-rendu rédigé par Mme Valencia, professeure documentaliste Le 3 avril 2010

Première partie : l’histoire du manga

En 1997, le « club Dorothée », une émission destinée aux enfants, s’arrête. Pourquoi ? En raison d’une pression des parents, scandalisés par le contenu « violent », « pornographique » des dessin animés diffusés (Ken le survivant, Nikki Larson…). C’est là qu’est née la mauvaise image des mangas en France. En réalité, cette image est due à une méprise : les programmateurs de la société « AB productions », qui réalisait le Club Dorothée, ont cru que les dessins animés étaient forcément destinés aux enfants, alors que la plupart des mangas sont destinés à un public adolescent ou adulte.

Qu’est-ce qu’un manga ? Ce qu’on appelle « manga » en France est en réalité un « bunko ». Un manga, au Japon, est un magazine gros comme un annuaire, imprimé sur du papier de mauvaise qualité, qui paraît chaque semaine. Dedans sont publiées plusieurs histoires. Les lecteurs votent pour l’histoire qu’ils préfèrent et la suite de celle-ci est publiée la semaine d’après ; les autres histoires s’arrêtent. Ensuite, les meilleures histoires publiées dans les mangas sont publiées dans des bunkos, lesquels peuvent ensuite être adaptés en animés. Parallèlement à ce circuit apparaissent des « anime komik » : des mangas adaptées d’un jeu vidéo.

Aujourd’hui, les mangas représentent 40% des ventes de bande dessinée en France. Il existe quelques mangas pour les enfants, par exemple Hello Kitty (1974), Pokemon ou Naruto. La plupart des mangas sont cependant destinés aux adultes. En France, dans les rayons de certaines librairies, sont indiquées trois grandes catégories : les « shônen » (destinés aux adolescents), les « shôjo » (pour les adolescentes) et les « seinen » (pour les adultes). Au Japon, il existe beaucoup plus de divisions. Chaque manga est créé pour un genre ou une catégorie sociale précis.

Parmi les mangakas connus, il y a Miyazaki, auteur de nombreux animés (Le voyage de Chihiro, Princesse Mononoké…) qui a beaucoup de succès au Japon. Pourquoi ? Au Japon, il existe de grandes religions : le bouddhisme et le shintoisme. Le shintô est une religion animiste qui met en scène des divinités appelées « kamis ». Miyazaki a utilisé les légendes de cette religion dans ses films. Cela renvoie à l’importance du monstre et du masque dans la culture japonaise ; ainsi, aux XVII° et XVIII° siècles, des petits monstres, des esprits étaient représentés dans les estampes.

Un manga se caractérise entre autres par une grande liberté dans la mise en page. Le but est de créer un dynamisme visuel rendu par l’absence de cases et la présence d’onomatopées. Le noir et blanc concoure à ce dynamisme ; il est aussi gage d’une production plus rapide et à moindre coût.

Qui fut le premier mangaka de l’histoire ? Cela dépend de ce que l’on entend par « manga ». S’il s’agit d’une histoire en noir et blanc avec un grand dynamisme visuel, alors Tezuka (1928-1989) peut être considéré comme le premier mangaka. Le créateur d’Astro boy s’est inspiré des films de Walt Disney ; c’est pour cela que les personnages de mangas sont représentés avec de grands yeux qui n’ont rien d’asiatique.

Le manga a d’autres origines : les caricatures ou les estampes japonaises. Le terme « manga » (composé des mots « man »/ idée et « ga »/ dessin) a été popularisé par le peintre Hokusai. C’est en effet ainsi qu’il baptisa un recueil de dessins en 1814. A l’origine, les estampes étaient destinées au peuple ou aux enfants. Elles ont plusieurs points communs avec les mangas : la présence de phylactères associés à des images, le dynamisme visuel, une grande expressivité des personnages (ainsi, un personnage énervé aura de la fumée lui sortant des narines, un personnage excité sexuellement aura une goutte de sang lui sortant du nez (« hanaji »)), la présence de personnages « SD » (pour « Super Déformés » : des personnages tout petits affublés d’une grosse tête). Les « shungas » (« images de printemps »), quant à elles, sont des estampes érotiques qui sont à l’origine des actuels « hentai » (« pervers »).

En 2006 est né le musée du manga à Kyoto. On peut y voir certaines estampes significatives.

Au Japon, le métier de mangaka est dévalorisé à cause d’un fait divers qui a donné une très mauvaise image du manga jusqu’au début des années 2000. En effet, à la fin des années 80 sévissait un serial killer qui s’appelait Tsutomu Miyazaki. Ce meurtrier était particulièrement cruel : il a tué quatre petites filles, violé leurs cadavres, mutilé leurs corps, mangé une partie d’entre eux puis envoyé des lettres à leurs familles où il racontait ces sévices dans le détail. Or, il s’agissait d’un « otaku » (c’est-à-dire un asocial fan d’électronique et de mangas) qui, au moment de son arrestation, a déclaré avoir voulu faire « comme dans les mangas »…

Deuxième partie : visite dans les collections du musée

1/ Les estampes.

Elles ont eu un grand succès au début du XIX° siècle. La technique utilisée est la gravure sur bois. Elles sont réalisées avec un burin. La plupart des dessins sont associés à un texte.

[ "La vague", Hokusai ]

2/ Les samouraïs.

L’armure : Le but des armures de samouraïs était de faire peur, d’où la présence de moustaches. Mais le samouraï devait également rendre hommage à son adversaire, d’où une hygiène méticuleuse avant un combat. Deux mangas, notamment, ont pour objet le temps des samouraïs : Kenshin le vagabond et Kyo. Les samouraïs ont disparu à la fin de l’ère edo (XVII°-XIX° siècle). A cette époque, les samouraïs, qui étaient en haut de l’échelle sociale, de sont retrouvés exclus et beaucoup sont devenus brigands. Mustachi, célèbre samouraï vivant au XVII° siècle, a sans doute inspiré le personnage de Kenshin : ni l’un ni l’autre ne voulait tuer leurs adversaires. Quant à Kyo, il évoque des samouraïs ayant réellement existé.

Le katana : Les sabres des samouraïs (« katanas ») comporte une garde sur laquelle figure le symbole de leur famille. La fleur de cerisier était le symbole des samouraïs : elle symbolise la vie brève. Forger un katana prenait environ trois ans. Le forgeron devait être pur : on croyait que son caractère se transmettait à la lame. C’est pour cette raison que les sabres du célèbre Muramasa, qui était très caractériel, furent interdits par le shogun Tokugawa. Tous les katanas portaient un nom.

3/ Les masques nô

Au XVI° siècle, les femmes se noircissaient les dents avec de l’acétate de fer, s’épilaient totalement les sourcils pour les redessiner plus haut sur le front et se blanchissaient la peau à l’aide d’une mixture comportant de la céruse, un produit très toxique. C’est pour cela que les masques représentant des jeunes filles correspondaient à ces critères de beauté. Pourquoi les acteurs du théâtre nô portaient-ils des masques ? Au début, les actrices étaient souvent des prostituées. La prostitution n’était pas, comme dans nos sociétés occidentales, rejetée socialement mais beaucoup de scandales (crises de jalousie de femmes trompées…) venaient perturber les représentations. C’est pour cette raison qu’un shogun interdit aux femmes de monter sur scène : seuls les hommes âgés avaient le droit de jouer et il leur fallait donc porter un masque.

L’un de ces masques représente un monstre affublé de cornes : il s’agit d’Hannya, la femme bafouée, si jalouse qu’elle s’est transformée en démon.

Dans le manga "Les chevaliers du zodiaque", les femmes samouraïs sont masquées. En réalité, les femmes ne pouvaient pas devenir samouraïs. Dans ce manga, le fait qu’elles portent un masque les rapproche de la tradition du théâtre nô : comme les acteurs nô devenaient des femmes avec un masque, elles devenaient des guerriers avec la même procédure. D’ailleurs, dans le manga, quand on leur enlevait leur masque, elles tombaient aussitôt amoureuses de leur vainqueur.

4/ Le zen :

Le zen est un dérivé du bouddhisme mais sans la figure du Bouddha. Il s’appuie sur la méditation (« zazen »). Les samouraïs pratiquaient le zen. La poterie était une des activités du zen. Les poteries devaient être façonnées à l’image de l’homme et l’homme étant imparfait, les poteries étaient cabossées.

Troisième partie : influence sociale du manga

Au Japon, il y a une surmédiatisation de l’imagerie du manga. Le « cosplay » (contraction de « costume » et « playing ») est une pratique apparue aux Etats-Unis dans les années 70 : pour la diffusion des opus de Starwars, des fans se déguisaient en personnages du film. Cette pratique s’est développée au Japon dans les années 90, sous influence du monde occidental, en rebellion contre le conformisme japonais et le port de l’uniforme scolaire. Les cosplayers se déguisent en personnages de manga. Un costume coûte entre 1000 et 3000€ mais pour les concours, les participants doivent le fabriquer eux-mêmes. Un cosplayer peut également s’habiller comme le sexe opposé. Cela n’a rien à voir avec leur orientation sexuelle ; il faut savoir qu’au Japon, les garçons androgynes ont beaucoup de succès auprès des filles.

L’adolescente est, au Japon, un modèle. On appelle « lolicon » un homme d’âge mur attiré par les jeunes filles. Ce phénomène a poussé certaines ados à accentuer l’ambiguité entre enfance et âge adulte à travers la mode des « gothic lolita » et des « sweet lolita ». Ces codes vestimentaires ont été inspiré par le look du chanteur « Mana » du groupe « Malice mizer ». Ce groupe est un « visuel kei » : un groupe de rock dont les membres accordent beaucoup d’importance au look. Parmi les visuel kei, on peut citer « The gazette », « Ayabie », « Nightmare » ou « X Japan ».

Au Japon, on trouve également des « maids cafés » où des serveuses, en tenue de soubrette, exaucent les souhaits des clients et leur écrivent des mots doux. En fonction des cafés, leurs jupes sont plus ou moins courtes et, parfois, elles se déplacent sur un sol – miroir. Ce sont surtout les otakus qui viennent dans ces maids cafés. Les otakus sont des hommes coupés du monde, qui sont passionnés par la lecture de mangas et les jeux vidéo.

L’art nouveau, qui s’est développé en Europe à la fin du XIX° siècle, est fortement inspiré des estampes japonaises. Le collectif de mangakas « Clamp » reprend les dessins de Mucha, créant ainsi un système de va-et-vient entre occident et orient.

Parmi les artistes japonais contemporains, on peut citer Takashi Murakami. Il a notamment créé les clips du rappeur américain Kanye West et des sacs Louis Vuiton en 2003 et 2005. Il a également créé des statues grandeur nature de femmes très érotisées (ex : "Hiropan" ) , à l’instar des figurines que collectionnent les otakus.